Trois questions pour Nicholas Giguère, auteur de Queues

Queues de Nicholas Giguère aux éditions Septentrion

Par Jocelyn Gadbois

Septentrion a publié dans sa collection Hamac un petit livre de 112 pages intitulé simplement Queues. Dans ce dernier, Nicholas Giguère, qui vient de déposer sa thèse en études françaises sur les périodiques gais à l’Université de Sherbrooke, nous livre ce que l’on pourrait qualifier de monologue poétique intimiste trash sur la pulsion ou plus justement sur la fellation. Le narrateur, dans ce livre, nous confie ce qu’est la laideur de se dégoûter, de se dégoûter de se sentir inférieur, de se sentir inférieur à soi-même. L’auteur donne ainsi la parole à une partie de soi-même qu’on ne laisse habituellement jamais s’exprimer, une partie de soi-même que l’humain a généralement plutôt tendance à réprimer, voire à nier, tellement elle lui pue au nez. Grâce à cette démarche, le récit devient d’une honteuse lucidité. Il est obscène sans toutefois être érotisant. Il est dépouillé de tout sens de la moralité pour ne conserver que ce qu’il y a de plus humain. Après notre lecture, l’Alliance Arc-en-ciel avait trois questions à poser à lui poser. Voici ses réponses.

Alliance Arc-en-ciel : Je commencerais d’entrée de jeu avec une question sur ton style. Les lecteurs ont simplement besoin de lire le titre de ton ouvrage pour constater que tu ne crains pas la dureté de certains mots. Ça créé un fort impact quand on te lit. Qu’est-ce que tu viens chercher dans ce niveau de vocabulaire ?

Nicholas Giguère : Ce que je viens chercher, c’est certainement une immédiateté, une authenticité surtout – authenticité que je n’aurais peut-être pas atteinte en optant pour une langue plus normative, un style plus neutre, une écriture blanche, en somme. L’écriture, pour moi, c’est probablement avant tout une quête d’authenticité, la recherche de la parole la plus juste qui soit. Avec Queues, je voulais être très explicite et dire le désespoir d’un jeune gai – le mien – dans une langue qui soit la plus brute et viscérale possible, une langue qui soit le reflet, sans fard et sans fioriture, de ma réalité. J’ai donc décidé d’opter pour une langue crue au lieu, par exemple, de me retrancher derrière des images plus ou moins absconses ou encore des métaphores obscures. L’idée, c’était de dire les choses sans détour, afin que tout le monde puisse comprendre de quoi il est question. Avec un tel parti pris esthétique, je peux aussi espérer rejoindre un plus grand lectorat, je pense, et interpeller le plus de gens possible.

AAEC : J’ai senti ton narrateur profondément désespéré à établir des contacts humains puisqu’il a trop été laissé pour compte. C’est comme si sa quête première derrière ses fellations, c’était de se brancher à ses semblables. Aurais-tu un peu pris la plume pour critiquer l’individualisme de la communauté LGBT, sa propension à réduire les relations sociales à des relations sexuelles et par extension, réduire les hommes à leur queue ?

N.G. : D’autres auront peut-être un avis très différent, mais pour moi, il est très clair qu’on retrouve un individualisme foncier au sein de la communauté LGBT – si on peut encore parler, de nos jours, de communauté LGBT. Nous vivons dans une époque où les possibilités de communication sont multiples, infinies presque : pensons uniquement aux réseaux sociaux, qui ont décuplé les relations qui peuvent se nouer entre les êtres. De tels réseaux ont certes apporté du bon, mais ils ont aussi favorisé (et continue de favoriser) la « consommation » de relations plus ou moins durables (et souvent moins que plus). Nous sommes dans une ère où tout doit être rapide, réglé au quart de tour. Songeons au monde des sites de rencontres et des applications comme Grindr : essayer d’avoir un minimum de conversation qui se tient sur ces sites relève parfois de l’utopie la plus pure. Les mecs qui ne sont pas intéressés par ce que nous avons à « offrir » comme « marchandises » passent vite à un autre appel et ne cherchent pas à nous connaître comme personne. Or, nous sommes plus que des anus à remplir ou des queues à vider, il me semble.

Que ce soit clair : je ne suis pas en train d’insinuer que de multiplier les rapports sexuels est une mauvaise chose. Peut-être est-ce tout simplement le monde et surtout l’époque dans laquelle nous vivons, très sombres, à mon avis, complètement fuckés, qui ont fait en sorte que l’individualisme deviennent si prégnant?

Cet individualisme doit aussi être lié à la question du culte de la beauté dans le milieu LGBT+ – et surtout du milieu gai, que je connais plus. Tout tourne autour de l’apparence physique, de la beauté des corps qui s’offrent, de la grosseur de la queue, des performances sexuelles (présumées), comme s’il n’y avait pas autre chose, comme si le reste importait peu. Tout ramener à une question de dimensions corporelles, de longueur ou de largeur du sexe, de pilosité, de bronzage m’écœure profondément. En tant que gais, nous sommes plus que cela! Nous sommes des intelligences, des sensibilités, des êtres aux multiples facettes et caractéristiques qui évoluons dans une société certes imparfaite, mais à laquelle nous voulons contribuer. Et j’en reviens encore aux sites de rencontres, où il m’arriver parfois de tomber sur des profils vraiment douteux qui frôlent parfois avec la discrimination la plus totale. Par exemple, on retrouve souvent la mention « efféminés s’abstenir ». Qu’est-ce que ces mecs ont de si épouvantables? Étrangement, on ne lit pas souvent des descriptions telles que « hommes masculins s’abstenir » ou « mecs ayant une queue de plus de 8 pouces s’abstenir ». Qu’on se le dise : il y a du racisme sur ces sites et de la discrimination envers les hommes plus âgés, les personnes ayant un surplus de poids, les immigrants. Certes, des sites comme bear411 ou gaydaddy sont précieux et permettent de corriger en partie le tir, mais quand même…

C’est en ce sens que je parle de « consommation » de relations : sur ces sites, nous devenons littéralement des pièces de viande de premier, de deuxième, de troisième choix (en fonction de critères préétablis, implicites et généralement dévalorisants) dans de véritables entrepôts où des hommes sont à l’affût des morceaux les plus juteux. C’est bien d’être une pièce de viande dévorée par un autre homme; parfois (et je crois que c’est légitime), on peut aussi vouloir davantage…

AAEC : Je veux ton avis très général en qualité d’auteur : quelle est l’importance des produits culturels LGBT+ pour notre communauté ?

Ils ont été essentiels et demeurent tout aussi cruciaux, à mon avis. D’un point de vue historique, les membres des minorités sexuelles ont été stigmatisés par l’appareil juridique, l’Église, l’école, la religion, etc. à cause de ce qu’ils étaient : des gais, des lesbiennes, des bisexuels, des trans, des queers, etc. Cela dit, ces mêmes hommes, femmes et autres membres des minorités sexuelles ont très rapidement utilisé les arts et la culture afin d’exprimer leur sexualité en des termes qui étaient tout sauf négatifs, afin de véhiculer de nouvelles images, de nouvelles représentations qui proposent une vision plus positive de la différence sexuelle.

Aujourd’hui, cette fonction me semble encore pertinente; peut-être plus encore pour les personnes LGBT+ vivant dans des régions plus ou moins éloignées où il n’y a pas, à proprement parler, de communauté, où les infrastructures sont rarissimes, où les commerces – tels que les bars  qui, rappelons-le, ont été et continuent d’être, dans une certaine mesure, des lieux de socialisation et même de politisation majeurs – sont inexistants. N’ayant pas de modèles autour d’eux en qui ils peuvent se reconnaître, les films, livres et autres productions culturelles à thématique LGBT+ véhiculent des discours, des représentations, auxquels ils peuvent s’identifier. Une telle fonction s’applique aussi, je pense, à l’ensemble de la population LGBT+ : les produits culturels seront toujours primordiaux afin que nous puissions nous définir, nous affirmer aussi, et ce, selon nos propres termes, selon notre propre perspective, plus subjective (vu qu’elle est ancrée dans un vécu LGBT+ authentique) et moins objectivante que celle, par exemple, de la science.